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Les enfants de Django
26.11.2019 - 12:32

Les enfants de Django

L'Express du 31/07/1997
Musique Les enfants de Django par Pascal Dupont


L'Express du 31/07/1997 Musique Les enfants de Djangopar Pascal Dupont Finie la pénitence, le swing manouche renaît Las de l'image romantique de «fils du vent»
guenilleux chantant autour du feu Jeudi soir, à L'Eustache, un caf' conc' de la rue Berger, dans le quartier des Halles, à Paris.
Le Manouche fouetteles cordes de son espagnole à pan coupé, tandis que le second guitariste et un moustachu ravi, à la basse,s'accrochent pour suivre le train d'enfer. Deux cents notes à la minute. A eux trois, ils produisent une énergieaussi forte, en acoustique, qu'un pur morceaude rock. Et sans batterie. Le jazz manouche est un jazz unique. Al'image de son inventeur, Django Reinhardt, le seul musicien français connu aux Etats-Unis de son vivant. Voilà que la variété renoue avec ces sonorités passées. Lachanteuse Enzo Enzo en abuse avec tendresse, DanyBrillant se fait accompagner par la guitare aérienne de Raphaël Faÿs et Philippe Decouflé s'en inspire poursescréations. La pub s'y met aussi: les bas Dim et les assurances se prennentd'un fol amour pour la guitare gitaneet ses notes aigres-douces. Depuis les années 60, le genre semblait ringardisé.
En pénitence. Après une longue période de somnolence, leswing renaît. Explication du compositeur et guitariste Patrick Saussois: «C'est le goût actuel pour lesproduitsbio en général et l'acoustique en particulier. A cela s'ajoute l'effetde la world music: entre les voix bulgares etles rythmes africains, il fallait bien que les producteurs s'intéressent à la tradition tsigane.» Difficile pourtant demettre en parallèle le son manouche et le folklore roumain du Taraf de Haïdouks ou celui des Hongrois de KalyiYag. Reste que la vibration est la même. «Le manouche ne peut se jouer qu'avec le feu», commente DominiqueCravic, musicien de jazz et musicologue. Les Manouches, gitans de France, tribu majoritaire installée depuis toujours à Montreuil, aux Lilas ou àRomainville, se disent las de l'image romantique de «fils du vent» guenilleux chantant leur blues autour dufeu.Elle n'est pourtant pas fausse. Le cas échéant, elle les sert... «Moi, j'ai pas été câliné, raconte le guitaristeMoreno. Jamais eu de jouet à Noël. Le voyage, c'est pas facile. Les jaloux disent: “T'as une grosse Mercedes.''Ils ne voient pas que ça a pris une vie pour se la payer. Et qu'il faut ça pour tirer la caravane.» La guitare,Moreno l'a apprise à la dure. Sans savoir lire la musique. Il se contentait de regarder. «Je repérais un accord, jele plaquais sur mon avant-bras et je le reportais sur ma guitare. Ou bien je reproduisais les notes d'un disque,en posant l'aiguille cent fois sur le même sillon. Mes frères étaient derrière, ils balançaient des coups sur lesdoigts.» Puis il a rencontré son maître, Tchan-Tchou (appelé ainsi à cause de ses yeux bridés), dans le Midi, oùil avait émigré pour faire la manche. Il y retourne chaque été, pour gratter dans un bistrot, entre Hyères et LeLavandou. «J'ouvre de nouveaux chemins. J'aime faire voyager les gens» Moreno cultive une fine moustache à la Zorro, des poses decharmeur et un punch de boxeur qui exclut lasobriété, mais pas le lyrisme. Pourtant, à 34 ans, ce rebelle obstiné reste peu connu. Natif de Forbach, il seditindéfectiblement attaché aux gens de chez lui. «Ils ont gardé le rom, leur langue. Alors que ceux d'ici, à Paris,sont déracinés. Du coup, ils ont du mal à faire parler leur instrument. Rien ne passe.» Un puriste, commeDorado Schmitt et Titi Winterstein, Mandino Reinhardt et Hans'che Weiss, Boulou Ferré et le Trio Rosenberg, quivivent en Lorraine, dans la Ruhr ou dans les polders bataves, les trois gisements de grands musiciens. C'est làqu'est la relève. Elle a pour nom Samson Schmitt, le fils de Dorado, Timbo Merhrstein, violoniste virtuose, ouJimmy Rosenberg, petit prodige (il est monté sur scène à 10 ans), épais comme un rayon de vélo mais jouantmusclé. La fierté leur enseignant de vivre caché, il faut donc aller les dénicher. Dans les cérémonies religieuses,

exemple. «Très pratiquants, les jeunes Manouches se laissent enrôler par le mouvement pentecôtiste, dont leschants pendant les messes s'apparentent à des gospels», explique Michel Lefort, animateur auprès des gens du voyage dans la région d'Angers. Ou alors il faut être là, dans le cercle des roulottes, les soirs où ils jouent... Pendant ce temps, les jazzmen classiques ressortent le costume à rayures, la chemise zébrée et la cravate à gros pois.
Une génération de guitaristes, pas nécessairement gitans, qui se réfèrent autant à Django qu'à John Coltrane ou à Chick Corea. Nomade, brillant touche-à-tout, Dominique Cravic est de ceux-là. Avec son groupe Les Primitifs du futur (auquel appartient Robert Crumb, le dessinateur, inventeur des légendaires et désopilants Freaks Brothers, au banjo et à l'ukulélé), il compose des chansons à la mode manouche. Pareil pour Patrick Saussois, gadjo mais manouche par sa grand-mère, qui a longtemps navigué dans d'autres eaux, de Wes Montgomery à Benson.
Autre bel exemple de mutation: Raphaël Faÿs, un enfant du voyage - sa famille est arrivée en France en carriole à chevaux - qui vit sédentarisé à côté d'Orléans. Faÿs compose des valses, des mazurkas et des préludes. Mais il s'est initié à tous les genres, de Bud Powell à Narciso Yepes, de la musique arabo-andalouse à la bossa-nova. «Au début d'un spectacle, je joue dans la tradition. Puis, petit à petit, j'ouvre de nouveaux chemins. J'aime faire voyager les gens.» Et c'est alors que l'émotion s'exprime avec la légèreté d'un rire. – A écouter: Le Trio Rosenberg, Live at the North Sea Jazz Festival, Caravan et Gipsy Swing. (Verve/Polygram). Raphaël Faÿs, La Nuit des Gitans (Sony/ Masterworks) et Sans domicile fixe (GHA/Socadisc).
Patrick Saussois,Alma Sinti (Djaz). Titi Winterstein Quintet, Live mit Vanessa & Sorba et Maro Djipen (Night & Day). Moreno, Yochka et Moreno Boléro (Al-Sur, diff. Média 7). Mandino Reinhardt, Note Manouche (Il disco è cultura materiali sonori 12957. 0056. 2). Boulou et Elios Ferré, Pour Django (SteepleChase). Django Reinhardt (Vade retro/Jazz Magazine): un CD de morceaux choisis et un livre! Les Primitifs du futur,Trop de routes, trop de trains (Night & Day).


baro


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